Un orage, un arc en ciel

C’est en 1976, en rejoignant le Groupe Poétique François Villon, nouvellement créé à Orléans par Jacques Delabarre, Sylva Péron et Marie-Thérèse Christel, que je découvris avec beaucoup de plaisir les poèmes de cette dernière. En effet, alors jeune poète, je n’avais souvent lu dans la plupart des revues poétiques existantes que des poèmes de qualité médiocre et commençais à désespérer de ne rien trouver d’intéressant en dehors des poètes reconnus. Les poèmes de Marie-Thérèse furent une heureuse surprise et m’incitèrent à rester fidèle à cette association, qu’elle présida quelques années, avant que je ne lui succède en 1981.

Que de sensibilité, que d’émotions, que de beauté ressortent de l’œuvre de cette poétesse, et quelle maîtrise extraordinaire de la langue française, du vers libre et du vers classique, dues au talent naturel de l’auteur mais aussi et surtout à son travail incessant pour tenter d’atteindre chaque fois les sommets de la perfection. Marie-Thérèse savait que le don seul ne suffit pas ; il est certes indispensable, sans quoi pas de création possible, mais insuffisant pour arriver à une production littéraire de qualité. Combien d’heures cruelles, à son bureau, en tête à tête avec elle-même pour ciseler un vers afin d’en faire un joyau, combien de nuits blanches à se torturer l’esprit pour un poème qui laisse un goût d’amertume et dont elle ne pouvait se satisfaire ?

Mais ensuite, quels résultats, quelle satisfaction pour elle et ses lecteurs ! Les très nombreux prix et récompenses obtenus au fil des ans sont là pour témoigner de la valeur de ses poèmes, du Prix Alfred Ménot (Orléans), à ses débuts, au Grand Prix du Festival de La Baule en 1979, sans oublier entre les deux, le Grand Prix Ronsard (Tours), le Prix de Poésie Classique d’Arles, le Grand Prix de la Ville de Montargis, le Prix de l’Orléanais (Bourges), le Grand Prix du Club des Poètes (Roanne), le Prix de l’Académie des Belles Lettres du Quercy (Cahors), le Grand Prix de Poésie française (Paris) ou le Prix Olivier Guichard, pour ne citer que ceux-ci dans un palmarès éblouissant, à faire pâlir d’envie plus d’un auteur contemporain.

Si les lauriers sont là, c’est que les poèmes de Marie-Thérèse, – ô combien -, les méritent. Comment ne pas s’émouvoir en murmurant tout bas Le Rosaire des Larmes, ne pas vibrer jusqu’au plus profond de soi en écoutant La Prière au Soir de Noël ou ne pas verser un pleur amer et sincère à la lecture de Chemin de Croix, ce très beau et terrible poème écrit en souvenir de l’Holocaust d’Oradour-sur-Glane et de tous les Oradours du monde : « Si les âmes damnées/Voient s’entrouvrir l’Enfer par tout le sang versé…/Les charniers engendrés sont des fleuves de sang…/Que ne saurait tarir la pitié des vivants ! », et plus loin : « Oh ! Quelle âme viendra bercer leur solitude ?/Et quelle main d’Amour fleurira leur tombeau ? ». Tous ceux qui, comme moi, se sont un jour recueillis dans le village martyr d’Oradour-sur-Glane, ne pourront s’empêcher de tressaillir en découvrant ce texte.

Je ne vais pas citer ici tous les poèmes de l’auteur, – le lecteur aura tout le loisir de pouvoir les lire et les relire à sa guise dans cet ouvrage -, mais il en est un autre qui a retenu toute mon attention, car malheureusement trop d’actualité : Nuit sur l’Océan. Il n’a pas pris une ride malgré les années, il est hélas devenu intemporel, constat du crime impardonnable de l’homme envers la nature, sacrifiée sur l’autel du profit et du rendement immédiat, au mépris de la vie, « car le monstre crachant tout son mazout sur l’onde,/Coule un linceul de nuit dessus la grève blonde/Et fige le ballet des oiseaux de plein ciel ». Des images que tous les pêcheurs, tous les vacanciers et tous les amoureux de la mer souhaiteraient ne plus jamais revoir !

Je ne peux conclure mon propos sans y préciser que Marie-Thérèse Christel est une femme, d’exception sans doute vu le nombre de distinctions et décorations nationales et étrangères qu’elle a reçu (Croix d’Officier du Mérite et Dévouement Français, Palmes de Commandeur de l’Ordre de l’Encouragement Public, Chevalier des Arts, Sciences et Lettres, …), mais néanmoins une femme ! Cette affirmation peut surprendre, voire paraître absurde et ridicule, mais réfléchissez quelques instants. Combien de femmes célèbres connaissez-vous dans le monde des arts, de la musique, de la littérature, de la poésie ? Combien de noms nous viennent à l’esprit ? peu, très peu, trop peu… En feuilletant dernièrement une anthologie de la poésie française qui regroupe environ cent cinquante poètes, du Moyen-Âge à nos jours, je n’y ai recensé malheureusement, en tout et pour tout, que huit femmes ! Cela, est dû bien évidemment au rôle plus qu’en retrait que la femme a trop souvent eu au cours des siècles, dans une société où la place de l’homme a toujours été prépondérante. C’est pourquoi il m’est particulièrement agréable de rendre hommage à une poétesse talentueuse, digne héritière de Marceline Desbordes-Valmore, d’Anna de Noailles ou de Marie Noël, en espérant qu’un jour prochain elle ait aussi son nom, aux côtés de ses illustres prédécesseurs, dans nos manuels scolaires et nos anthologies poétiques.


Jean-Noël BAGLAN
Président du
Groupe Poétique François Villon